Chômeries

14 février 2008

L’A.N.P.E. et ses prestataires.

En commençant ma recherche d’emploi, j’ai rencontré plusieurs conseillers A.N.P.E.

Après observation de mon Curriculum, le premier m’a dit :

-  « Ah, là… Je ne vois pas trop. Etant donné votre C.V., le mieux serait de faire fonctionner votre réseau ! » Le second et le troisième m’ont tenu à peu près le même discours. Au moins m’épargnerait-on l’inspection chronique et intempestive de mes démarches. Mes recherches ne feraient donc pas l’objet d’une surveillance rapprochée et qui plus est, culpabilisante. Les conseillers me parurent donc plutôt sympathiques, bien que la reconnaissance de leur inefficacité me troublait quelque peu. J’évoquais la possibilité d’une reconversion. Un conseiller me proposa un stage « objectif projet », dispensé par un prestataire extérieur. Le prestataire portait le nom d’un philosophe que je ne citerais pas, par égard pour sa philosophie.   

Premier entretien. Je me concentre sur les explications de l'intervenante en milieu humain :

[Elle dessine un rond avec une barre au milieu]

-  « Alors, ici vous avez le conscient, et là l'inconscient, d'accord ? »

-  « D'accord. »

-  « Bon, et la barre, là, c'est la censure. Du côté du conscient, il y a le désir, la volonté, le choix, et bien d'autres. »

- « D'autres quoi ? »

- « D'autres états d'esprit. Bon, et la différence entre les deux côtés de la censure, c'est à dire le conscient et l'inconscient, c'est que là il y a de l'énergie, et là il n'y en a pas, d'accord ? »

- « D'accord. »

Au cours du second entretien, la consultante pose devant moi un tableau déclinant cinq catégories.

-  « Alors, Réaliste, dites-moi ce que ça signifie… »

-  « Euh… Réaliste, c’est concret, c’est ça ? »

-  « Bien ! Les personnes de type Réaliste vont chercher à matérialiser, elles sont très à l’aise pour les questions techniques. Bon, ensuite, Artiste, ça correspond à quoi ? »

-  « … euh… qui mobilise sa créativité ? »

-  « Très bien Lisa* ! C’est bien ça, les personnes de type Artiste utilisent leur fantaisie et leur instinct pour trouver des solutions quelle que soit la nature du problème. Ces personnes recherchent des activités qui sont créatives par nature. »

-  « Ah… »

-  « Prenez un concepteur publicitaire, par exemple, eh bien c’est une personne de type Artiste, voilà. »

-  « Ah d’accord… »

-  « Quant au type Investigateur, il recherche le pourquoi du comment, il remonte derrière les apparences, il a besoin de comprendre. »

-  « Et sinon, comment ça se passe si je désire arrêter les prestations ? »

-  « Vous désirez arrêter, Lisa* ? J’aimerais que vous m’expliquiez pourquoi… »

-  « Eh bien, je veux arrêter en fait…ça ne s’explique pas vraiment… »

-  « Bon, je reviens, je vais voir ça avec monsieur Yetti. »

La consultante est derrière la porte avec monsieur Yetti, le directeur. Elle chuchote. Il élève la voix :

-  « Alors qu’elle s’en aille ! Comment ? Oui, elle a parfaitement entendu ce que je viens de dire ! »

La consultante revient.

-  « Vous avez entendu monsieur Yetti ? »

-  « Oui oui… »

-  «  Je ne dis pas ça contre vous, mais si vous interrompez les prestations, vous risquez de ne plus percevoir les Assedics. Je vous conseille plutôt de vous accrocher, ça va aller, vous allez vous habituer… Maintenant, si vous voulez changer de consultante, si je ne vous conviens pas, je comprends, on peut voir ça… on n’est pas toujours à l’aise avec tout le monde. J’ai moi-même rencontré au moins quinze thérapeutes avant de trouver le bon. »

* Le prénom est fictif. Je préfère conserver l’anonymat.

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« Laissez-moi chômer en paix ! »

« Laissez-moi chômer en paix ! », dit le chômeur. « Ma sérénité tient à cet état de quiétude et de régression qu’on appelle le chômage. Mes journées sont délectables. Choisir de ne rien faire est hygiénique, dans une société performative qui conduit immanquablement l’actif à la dépression. »

                                                                                          *

Le chômeur n’est pas dévoué à son chômage, il ne l’entretient pas comme un plan de carrière. Le chômeur n’est pas un individu vivant au bonheur-du-jour, amoureux de la léthargie, vautré dans une délectable indifférence au frais des contribuables. Le chômeur n’a pas le temps pour ces complaisances. Car il cherche et il cherche. Tant et si bien qu’il ne sait plus ce qu’il cherche, car il n’a pas de cadre. Et s’il finit par gagner cette torpeur que l’on souhaite parfois confondre avec un accomplissement de son désir, ce n’est pas de bon cœur Messieurs dames.

Le chômeur s’évanouit peu à peu du communautaire, et symétriquement le contrat social est de moins en moins signifiant dans son esprit. Les rôles, les protagonistes, la situation, ces termes disparaissent de son vocabulaire. Il perd l’illusion minimum, nécessaire à la résistance. En cela, sa situation n’est pas très différente de l’employé mis à l’écart par son pervers de patron, qui en est réduit à mimer les gestes de l’emploi.         

Le chômage abîme, le chômage gâche. Lorsqu’on lui proposera un travail, après de nombreux mois de patience le chômeur ne sera plus compétent. Il aura perdu son élan. L’effort de travail ne sera pas le même pour lui que pour un « travailleur sain ».

En attendant, le chômeur cherche, régulièrement embarrassé par une envie indécente de se tamponner la tête contre un mur bien ferme. Un peu de pudeur, chômeur ! Oui, le chômeur devient incontinent. Il n’a plus de cadre et l’ordre des priorités lui échappe, il distingue difficilement l’essentiel du superflu, et son discours devient pénible à entendre. Surtout lorsqu’il s’agrémente de petits granulés destinés à camoufler son trouble.

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